L’économie de la relation - Singularity academy
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L’économie de la relation

Marx y perdrait son latin. Depuis la nuit des temps pour faire de l’argent il faut déjà avoir de l’argent, un levier, des moyens de production, un “capital” à faire fructifier. Pour faire de l’argent, il faut aussi être bien situé  : idéalement dans une capitale, au centre d’un nœud de communication, dans ce qu’on appelle dans les compagnies aérienne un “hub”, un point de passage obligé entre deux acteurs qui sinon ne pourraient pas échanger. Pour prendre l’exemple de l’industrie du livre, les écrits de Proust n’ont pu être dégustés par ses lecteurs que parce qu’une maison d’édition, Gallimard, s’est employée à les imprimer, les promouvoir et les distribuer.

Si une valeur économique peut espérer subsister dans cette nouvelle économie de la gratuité et de la mutualisation, c’est peut-être dans la qualité des relations personnelles.

Aujourd’hui le paradigme change. Dans un monde excentrique il n’est plus nécessaire à deux acteurs de passer par un centre pour échanger des marchandises ou des idées. Les objets nomades permettent à chacun de commercer ou de communiquer directement avec chacun en se passant de tout intermédiaire. Sur iBook par exemple (ou sur son blog) chacun peut publier immédiatement les textes qu’il vient d’écrire. Chacun peut sur eBay ou sur le marketplace d’Amazon vendre les vieux livres qu’il a dans son grenier tandis que sur Uber chacun peut s’improviser immédiatement chauffeur de taxi. Dans un monde “dénoyauté”, les “centrales” ne servent plus à grand chose. Dans un monde dématérialisé l’accumulation de moyens de production n’a plus beaucoup de sens. On peut dorénavant produire sans capital. Et cela brouille les cartes du Capitalisme.

Ce qui brouille plus les cartes encore, ce sont les possibilités nouvelles d’autosatisfaction des besoins. L’ordinateur portable a remplacé les secrétaires. Avec une imprimante 3D chacun va pouvoir fabriquer directement une partie des objets dont il a besoin  : des couverts pour la table, des pièces détachées pour l’automobile, des instruments de musique. Avec les nouveaux panneaux solaires les habitations commencent à pouvoir produire l’énergie qu’elles consomment tandis que les piles à hydrogène vont permettre de stocker cette énergie afin de l’utiliser dans les véhicules personnels. Lorsque je suis capable de satisfaire à mes propres besoins en me passant de tout intermédiaire, la monnaie comme l’argent prennent moins de place dans ma vie. La gratuité infiltre tous les domaines  : gratuité de l’information avec la presse en ligne, de la formation avec les MOOCS, du divertissement avec YouTube, de l’énergie avec les bâtiments à énergie positive, de la communication commerciale ou du traitement administrative avec les plateformes en ligne, de la main d’œuvre avec l’OpenSource. Au sein d’une même économie cohabitent dorénavant deux systèmes, une économie monétaire (par exemple pour l’industrie lourde ou la fabrication d’automobile) et une industrie de la gratuité (surtout dans les services). Le dollar n’est plus l’étalon de référence universel. Il est concurrencé par d’autres monnaies comme par exemple la reconnaissance ou la notoriété.

Dans ce monde sans monnaie les échanges ne se baissent pas. Au contraire ils explosent. Plus de 3 milliards de contributeurs partagent actuellement sur le net leurs textes, leurs commentaires, leurs photos, leur musique, leurs vidéos. La quantité totale de data échangés sur le net double ou presque chaque année, essentiellement du fait des mobiles. Même les objets, les plantes ou les animaux commencent peu à peu converser entre eux, comme dans un dessin animé de Walt Disney  : c’est ce qu’on appelle le Web 3.0 ou “l’internet des objets”. A l’échange marchand (avec intermédiaire) se substitue une économie de la mutualisation (sans intermédiaire), où les fonctions traditionnelles du producteur, du consommateur et du distributeur se confondent. Nous évoluons progressivement d’une économie de la possession à une économie de la mutualisation. Les exemples sont innombrables  : les transports (Blabla car), les véhicules (Zipcar), les logements (Air B&B, Couchsurfing), les ressources culturelles (FlickR, YouTube), le savoir (Wikipedia, Coursera), le savoir faire (Appropedia, Howtopedia), les jouets (Baby Play), les vêtements (ThredUp), la Terre (AMAP, SharedEarth), la santé (PatientsLikeMe), n’importe quoi (Yerdle).

Si une valeur économique peut espérer subsister dans cette nouvelle économie de la gratuité et de la mutualisation, c’est peut-être dans la qualité des relations personnelles. Tout se passe comme si à l’économie matérielle des 19ème et 20ème siècle et à l’économie informationnelle de l’an 2000, succédait une “économie relationnelle” dans laquelle l’information ne vaut plus rien mais où la relation est tout. Au fur et à mesure que les relations transactionnelles s’automatisent et se banalisent, les relations humaines (je parle des relations authentiques et non des transactions professionnelles) vont prendre de plus en plus d’importance. Tout simplement parce qu’elles sont rares et donc précieuses. Dans cette “économie relationnelle”, la valeur ajoutée se déplace du produit à la relation d’échange elle-même. La vraie richesse ne réside plus dans les biens mais dans les liens. Avec la fin de la production, de la consommation, de la distribution, de la communication et des loisirs de masse, apparaît un tissu économique constitué essentiellement d’agents singuliers établissant entre eux un jeu infiniment complexe de relations singulières. Exactement comme au sein d’un cerveau chaque neurone singulier peut tisser des relations subtiles avec une infinité d’autres neurones afin de donner naissance à une pensée singulière.

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